Comment perdre les pédales

Il y a eu un lâcher de fous cette nuit entre Garidech et Saint-Jean !

Quand, au détour d’une ruelle lors de notre dernière sortie en nocturne, Thierry me confie qu’il va tenter une longue dans la nuit de samedi à dimanche, je tends l’oreille et j’enregistre. Je suis un peu dans l’inconnu quant à ma forme actuelle car depuis le mois d’août, les petits et les gros problèmes s’enchaînent sans discontinuité et je suis en gros déficit de kilomètres. Mon vélo de gravel tout comme mon VTT musculaire sortent tout juste de révision, les ayant confié à mon ami Lionel pendant quelques semaines afin qu’il les remette en état. Le vélo de gravel avait connu deux remplacements de boîtier de pédalier consécutifs à un mois d’intervalle et je pensais les problèmes de craquement enfin réglés après deux ou trois sorties sans histoire.

Le temps de finir la nocturne de jeudi pour me donner un petit temps de réflexion, je ne peux finalement pas résister de proposer à Thierry de l’accompagner sur une partie du chemin. C’est une sorte de récidive puisqu’il je l’avais déjà accompagné jusqu’à Marmande lorsqu’il est parti en direction d’Oléron, établissant ce jour-là mon record de distance sur une journée en parcourant 320 kilomètres. Mais ça, c’était au mois de juillet 2022 et il faisait plus de 40° C, ce qui n’était d’ailleurs pas forcément un avantage. Là, on partait pour faire environ 230 kilomètres en pleine nuit et par un froid glacial et un épais brouillard.

Je ne suis plus un très bon grimpeur, ce n’est un secret pour personne même si Julien me rappelle de temps en temps que je me suis bien amélioré depuis l’année dernière. Mon gabarit, aussi un peu mon âge et mes genoux récalcitrants d’ancien marathonien, me fixent certaines limitations et je suis souvent à la rue lorsque la route s’élève au-delà des 10-12% donc j’essaie de compenser par l’endurance. J’encaisse assez facilement 10 heures de selle, voire davantage, donc ce genre de défi ne m’effraie pas particulièrement même si je sais que je vais probablement en baver un peu. N’est-ce pas ce que l’on cherche, au final ? En tout cas, je ne me sens pas en danger et de ce côté, comme pratiquement de tous les autres, je suis complètement en phase avec Thierry. Partir en virée avec lui est non seulement une sorte de graal, compte tenu de ses références mais également un plaisir dont je ne me lasserai jamais.

Cette nuit, nous nous sommes donc retrouvés devant chez moi à 23h00. Préparé comme jamais, je l’attendais en essayant d’évaluer à quelle hauteur je devais me couvrir car la météo annonçait des températures négatives. Nous sommes partis sur les chapeaux de roues, avec une vitesse moyenne plus proche des 30 km/h que des 20-25 dont j’ai l’habitude mais j’ai fini par trouver mon rythme et par prendre des relais bien appuyés après quelques kilomètres.

RAS sur les 40 premiers, le fait de pédaler me faisant dégager suffisamment de chaleur corporelle pour que je ne souffre pas plus que ça du froid qui s’est intensifié une fois que nous avons rejoint le Canal du Midi à Ramonville. Les écluses défilaient dans la nuit noire trouée par le faisceau de nos phares respectifs.
Ce phare était d’ailleurs mon seul sujet d’inquiétude car j’ai bien retenu que les batteries perdent 50% de leur rendement habituel quand il fait froid. Pour l’instant, tous les voyants sont au vert et je me régale.

Depuis Ramonville, il n’y a plus âme qui vive : nous sommes absolument seuls et c’est tout ce qui inquiète Marie quand je pars en expédition la nuit. Pour l’instant, je suis en compagnie de mon mentor, ce qui la rassure un peu mais elle a dû flairer le danger car elle n’a cessé de me répéter d’être prudent et de me faire promettre de l’appeler en cas de problème. « Mais oui, mon cœur, mais que veux-tu qu’il m’arrive ? » : ça résonne encore dans mes oreilles.

Après une quarantaine de kilomètres et une brève pause pipi, nous repartons en levant un peu le pied. Avec la condensation, je sens que je suis trempé à l’intérieur et je sens immédiatement le froid me gagner dès qu’on repart mais c’est largement gérable. Thierry, de son côté, semble souffrir davantage et me confie qu’il a les mains gelées. On évite de justesse d’aller prendre un bain dans le canal lorsqu’un ragondin bodybuildé traverse le chemin sans regarder : Thierry pousse un cri et parvient à l’éviter in extremis mais, totalement surpris, je fais également une embardée. Il était moins une et j’en ris intérieurement en me rappelant que mon compagnon de route n’a pas forcément des affinités avec l’élément aquatique.

Nous quittons l’asphalte pour des chemins blancs à la hauteur de Villefranche-de-Lauragais : c’est là que l’aventure est sensée commencer véritablement et à ce moment-là, je me demande encore si je vais faire demi-tour à Castelnaudary, à Bram ou à Carcassonne. J’aurais bien aimé être de retour avant 10:00 du matin pour rejoindre Marie et partir avec elle dans le Tarn où l’on devait fêter à la fois son anniversaire et celui de Louis, son (notre) petit-fils. L’autre option était bien sûr de faire de lui faire la surprise en faisant trajet en vélo mais grimper jusqu’à Castanet après 230 kms, est-ce bien raisonnable ?

Finalement, je n’aurai pas eu à me poser ce genre de question bien longtemps. Nous arrivons dans la petite commune de La Ségala, près de Labastide d’Anjou. Nous venons tout juste de sortir d’une portion de gravel bien sèche et sur notre lancée, nous hésitons par rapport à la direction. Pour moi, il ne fait aucun doute que celle prise par Thierry n’est pas la bonne car je me rappelle avoir pris à droite dans ce petit village. En faisant demi-tour pour rejoindre le bon itinéraire, il se passe un truc vraiment bizarre. Je crois avoir perdu une pédale mais en fait, en baissant les yeux, je m’aperçois que je viens de perdre la manivelle gauche qui s’est détachée de l’axe du pédalier sans aucun signe avant coureur. En un éclair, je revois Lionel vérifier le serrage l’avant-veille et me demande s’il n’a pas un peu forcé.

En essayant de la remonter, je comprends que non seulement j’ai aussi semé les joints d’étanchéité et l’entretoise mais je n’arrive pas à accrocher suffisamment le filetage pour que l’ensemble tienne. Pendant que Thierry fait demi-tour pour retrouver ce que j’ai perdu en route, je démonte tout le pédalier et je comprends que le filetage est intact mais après avoir retiré l’entretoise trop épaisse, j’ai peur de casser quelque chose : je décide donc d’appeler Marie pour qu’elle vienne me chercher car il aurait été risqué de faire demi-tour et de me retrouver seul au milieu de nulle part, trempé de sueur et de plus en plus sensible au froid.

Je ne sais pas qui de Thierry ou de moi était le plus embêté : j’avais bien conscience de le retarder et il a d’ailleurs failli renoncer à continuer. Une fois rassuré en apprenant que Marie était sur la route, il a d’abord décidé de rebrousser chemin mais après quelques kilomètres, il s’est ravisé, m’ôtant un sacré poids sur la conscience tout en ajoutant un nouveau sujet d’inquiétude : il était seul à partir de maintenant et, malade depuis plusieurs jours, pas dans une forme olympique. Ses mains gelées n’arrangeaient pas la situation mais il n’a finalement pas voulu prendre mes gants et a disparu dans la nuit.

Marie a eu bien du mal à me trouver dans cet épais brouillard et heureusement que nous avions tous deux un GPS et un téléphone pour nous localiser mutuellement. Heureusement aussi qu’elle m’avait délicatement préparé une bouteille thermos avec un thé brulant qui m’a maintenu à flot pendant que je l’attendais, bien à l’abri du peu de vent sous une sorte d’abri pour vélos de l’usine Terréal. Pour passer le temps, j’ai mangé mon sandwich sans avoir faim et ce grand moment de solitude a enfin pris fin quand j’ai reconnu les phares de notre voiture et aperçu la mine dépitée de ma chère et tendre. Je me sentais un peu coupable d’avoir autant écourté sa nuit : est-ce que ça va me rendre raisonnable pour autant ? Probablement pas car comme dit Thierry, on aime bien se mettre un peu en danger en affrontant nos limites. Il ne croyait certainement pas si bien dire car si, pour ma part, deux heures plus tard, je profitais d’un bon bain chaud pour oublier cette petite mésaventure, lui a bien galéré jusqu’à 11:00 du matin et a bien souffert par -5° avant de rallier sa destination.

Je sais qu’il lira ces lignes alors j’en profite pour lui exprimer toute mon admiration pour sa ténacité et son courage. Bien qu’il soit un peu plus jeune que moi, je le considère presque comme comme mon père spirituel. C’est lui qui m’a donné l’envie de reprendre le vélo des années, que dis-je, des décennies après avoir raccroché, faute de temps. Quand tu veux, où tu veux mon ami, dans la limite de mes capacités physiques et parfois un peu au-delà.

Pour cette fois, la frustration n’est pas si grande qu’elle ne parait : j’ai passé un bon moment même si, au final, 60 kms sur les 230 initialement prévu, ça peut sembler dérisoire. Il faut savoir relativiser, tout s’est bien terminé et Lionel est venu le soir même tout remettre en état et régler le dérailleur pour compenser le décalage de la ligne de chaîne. Après un petit essai sur route pour me rassurer complètement, je suis déjà prêt à repartir mardi matin avec Philippe et Serge pour une virée de 120 kms que je commence à bien connaître, maintenant. C’est donc pour Marie que je me sens le plus embêté à postériori et sans elle, on m’aurait probablement retrouvé congelé dans le sac de couchage que j’avais pris la précaution d’emporter. Mieux vaut en rire mais ça fait quand même réfléchir…

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Trace et profil

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Relevés GPS

Départ
16/12/2023 22:57:37
Durée de déplacement
02:44:05
Durée totale
03:27:45
Arrivée
17/12/2023 02:25:22
Distance
59.32 kms
Dénivelé positif
114 m
Vitesse moyenne
21.70 kms/h
Vitesse maximale
42.00 kms/h
Altitude minimale
124 m
Altitude maximale
189 m
Puissance
0 W
Dépense énergétique
0 kJ

Conditions

Météo
Ciel dégagé
Température
3 °
Humidité
88 %
Vent
3.9 kms/h
Direction du vent
E

Autres participants

Thierry SCHIAVI

Vélo utilisé

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4 commentaires

  • Un commentaire toujours aussi clair et vraiment agréable à lire. J’ai eu froid pour vous dans mon canapé prêt du poêle 🥶🔥.
    Tes ennuis avec ton gravel continuent, j’espère que tous tes pbs de transmission vont se régler définitivement.
    Toutes mes félicitations pour cette sortie, il faut en avoir pour le faire. 👏👏👏👏

    • Merci Alain.
      En réalité, c’est moins difficile que ça en a l’air, il faut surtout être bien équipé pour affronter le froid.
      Par contre, oui, j’aimerais bien que le petit nuage noir passe sur la tête de quelqu’un d’autre. On remet le couvert demain matin avec pour objectif de faire 120 kms et un peu de D+. Le pédalier est réparé et testé donc ça s’annonce bien et je serai bien accompagné.

  • Beau reportage, comme si on y était ! D’ailleurs j’y étais ! Ne pas rajouter à ta déception a été une des raisons qui m’ont poussé à finalement repartir pour finir ce « truc » … Merci mon ami pour les éloges, ravi d’avoir permis ton retour au vélo et tu sais mon ami que nous en ferons d’autres !

    • J’y compte bien ! C’est toujours un immense plaisir que de partager la route et tout le reste avec des gens comme toi. Il y en a d’autres, y compris dans notre groupe et ils savent l’affection que j’ai pour eux mais c’est vraiment toi qui m’a remis en selle et qui m’a permis de les rencontrer, eux aussi. Rien d’élogieux, juste une profonde et sincère amitié avec des potes exceptionnels, ils se reconnaîtront, eux aussi.

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